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Série, diptyque, triptyque, quadriptyque... On remet les choses à plat


Aujourd'hui on va parler de quelque chose qui paraît simple en surface, mais qui crée vraiment beaucoup de confusion dès qu'on commence à structurer un travail photo sérieusement.


Auteur : Eric Forey


Série, diptyque, triptyque, quadriptyque… Ces mots-là, on les entend tout le temps. Dans les lectures de portfolios, dans les expositions, dans les retours de jurys. Mais est-ce qu'on sait vraiment ce qu'ils veulent dire ? Est-ce qu'on les utilise correctement ? Pas si sûr.


En formation, quand je pose la question : » quelle est la différence entre une série et un diptyque ? »  la réponse la plus fréquente, c'est le silence. Ou alors «le nombre d'images ?". Ce n’est pas faux, mais c'est vraiment loin d'être suffisant. Et je vais vous montrer pourquoi ça change concrètement la façon dont vous photographiez, dont vous éditez vos images, dont vous construisez un projet, et surtout dont vous le montrez.


Parce que confondre ces notions, ce n’est pas juste un problème de vocabulaire. Ça a des conséquences directes sur la solidité de votre travail. Un projet mal structuré, c'est souvent un projet qui ne convainc pas, même si les images sont bonnes individuellement.


Pour illustrer tout ça de façon concrète, je vais vous montrer au fil de cet article, des  polyptiques (c'est le terme général qui regroupe diptyques, triptyques et quadriptyques) réalisés par des stagiaires qui ont travaillé sur ces questions. C'est toujours beaucoup plus parlant de voir comment ces notions se traduisent dans la vraie pratique, sur de vraies images, faites par de vrais photographes.


Et puisqu'on parle de ça, je me présente rapidement pour ceux qui ne me connaissent pas : je suis l'auteur de Serial Photographer, publié aux éditions Eyrolles. C'est l'un des rarissimes livres consacrés spécifiquement à la série photo. Et quand je dis rarissimes, je pèse mes mots. c'est un sujet absolument central en photographie, et pourtant il existe très peu d'ouvrages qui lui sont vraiment dédiés. Si vous cherchez une ressource de fond sur le sujet, c'est une bonne porte d'entrée. Il se trouve dans toute bonne librairie.




La série photo : un projet avant d'être un ensemble d'images


Commençons par la série, parce que c'est la notion la plus large et souvent la plus mal comprise.

Une série photo, c'est un ensemble d'images reliées par une intention consciente. Ça peut être un sujet, une ambiance, une approche formelle, une question sous-jacente que vous posez à travers votre travail.

Le point de départ peut varier, mais ce qui compte, c'est que l'ensemble tienne pour une raison précise , pas juste parce que les photos ont été faites le même jour ou au même endroit.

Le nombre d'images, lui, est vraiment secondaire. Une série peut en avoir huit comme cinquante. Ce n'est pas un format figé, c'est une démarche.


Auteur : Eric Forey


Ce qu'on comprend mal souvent, et c'est un point fondamental, c'est que dans une série, chaque image peut exister seule. Si vous sortez une photo de son contexte, elle conserve du sens. Elle n'a pas besoin de ses voisines pour fonctionner visuellement ou conceptuellement même si elle fonctionnera mieux avec . Elle participe à un tout, mais elle ne s'y dissout pas. Et c'est précisément ce qui la distingue du diptyque ou du triptyque, j'y reviendrai


La cohérence d'une série peut venir de plusieurs endroits : une cohérence de sujet, une cohérence formelle (cadrage, distance, palette, lumière …), ou une cohérence conceptuelle, parfois presque invisible à la première lecture mais qui se ressent.


Autre chose importante, et c'est quelque chose sur lequel j'insiste beaucoup en formation : une série, ça ne s'improvise pas. Ce n'est pas non plus quelque chose qui arrive tout seul, par accident, en triant ses archives un dimanche après-midi. Une série, ça se travaille. On est dans l'intention dès le départ. On sort en recherche. On sait, ou on cherche à savoir, ce qu'on veut raconter, ce qu'on veut explorer. On retourne sur le terrain, on affine, on recommence. C'est un processus actif, pas passif.

Auteur : Eric Forey



Bien sûr, l'édition joue aussi un rôle essentiel, savoir écarter une image qu'on aime mais qui n'appartient pas à l'ensemble, c'est une compétence à part entière. Mais avant l'édition, il y a la démarche. Il y a le fait de se lever le matin avec une direction, même floue, et d'aller la creuser.


Et une série ne se termine pas naturellement non plus. Elle s'arrête quand vous décidez que vous avez dit ce que vous aviez à dire. C'est vous qui posez le point final. Ou pas.

C'est tout ce travail qu'on fait vraiment en profondeur dans mes stages "Série photo". Pas juste comprendre la notion en théorie, mais apprendre à construire une vraie série de A à Z : la penser, la photographier avec intention, l'éditer sans complaisance, la séquencer, et la finaliser pour la montrer.


Auteur : Eric Forey


Beaucoup de participants me disent que c'est la première fois qu'ils mettent vraiment des mots sur ce qu'ils faisaient intuitivement depuis des années, ou au contraire qu'ils comprennent enfin pourquoi leur projet ne tenait pas malgré de bonnes images.


Le diptyque : deux images, une seule œuvre

Auteur : Vincent Roux
Auteur : Vincent Roux

Un diptyque, ce sont deux images pensées pour être vues ensemble. Et je dis bien pensées, pas assemblées après coup parce que "ça marche bien" ou parce qu'elles ont un air de famille.

Autrice : Véronique Gadioux
Autrice : Véronique Gadioux

Le test est assez simple, et il est implacable : si vous pouvez séparer les deux images sans qu'elles perdent quoi que ce soit, ce n'est pas un diptyque. Ce sont deux photos. Deux bonnes photos, peut-être, mais deux photos indépendantes.

Dans un vrai diptyque, le sens naît de la relation entre les images. La tension, l'écho, le contraste, la narration, tout ça se situe entre elles, dans l'espace qui les sépare et les relie en même temps. Pas dans chacune prise isolément.

Autrice : Annick Feroldi
Autrice : Annick Feroldi

Autrice : Christiane Pagès
Autrice : Christiane Pagès

C'est un changement de paradigme assez important. On passe d'une logique de "belle image" à une logique de "relation entre images". Et ça, ça change la façon de photographier. Quand vous pensez en diptyque, vous ne cherchez plus juste une image forte, vous cherchez une image qui appelle une autre image, qui crée un manque, qui pose une question à laquelle la deuxième va répondre.



On retrouve souvent trois grandes logiques dans les diptyques : le contraste (avant/après, intérieur/extérieur, vide/plein), l'écho formel (deux situations différentes mais des formes ou des structures similaires), et le diptyque narratif, qui fonctionne comme une phrase avec une cause et un effet, une question et une réponse. Dans ce dernier cas, l'ordre est absolument fondamental. On lit de gauche à droite. Inverser les deux images peut complètement détruire le sens de l'ensemble.


Le triptyque : le rythme en trois temps


Le triptyque repose sur la même logique d'indissociabilité que le diptyque, avec une dimension supplémentaire qui change vraiment tout : le rythme.


Autrice : Nicole Bernardin
Autrice : Nicole Bernardin

Trois images, ça induit naturellement une structure narrative. Début, développement, résolution. Ou une variation autour d'un axe central. Ou une progression visuelle ou conceptuelle qui se déroule d'un panneau à l'autre. C'est une forme extrêmement présente dans l'histoire de l'image parce qu'elle correspond à des schémas de lecture profondément ancrés en nous.

Autrice : Sofroi Coudert
Autrice : Sofroi Coudert

Auteur : Philippe Maron
Auteur : Philippe Maron

Sur un mur, un triptyque fonctionne presque comme une structure architecturale. Il installe un tempo. Il respire. Il prend de la place, pas seulement physiquement, mais mentalement. Le regardeur est obligé de se déplacer, de suivre, d'entrer dans une temporalité.

Attention cependant au faux triptyque, qui est extrêmement courant. Trois images alignées sur un mur ou dans un portfolio, ça fait une mise en page. Ça ne fait pas forcément un triptyque. Dans un vrai triptyque, chaque image a un rôle précis, irremplaçable. Et l'ordre n'est jamais interchangeable. Si vous pouvez permuter les images dans n'importe quel ordre sans que l'ensemble perde de sa force ou de son sens, vous n'êtes pas face à un triptyque. Vous êtes face à trois images d'une série.

Auteur : Philippe Maron
Auteur : Philippe Maron

Le quadriptyque : une logique différente, plus risquée


On parle beaucoup moins du quadriptyque, mais il mérite qu'on s'y arrête parce qu'il obéit à une logique vraiment différente.

Quatre images, toujours pensées comme un ensemble indissociable. Mais avec quatre panneaux, on sort de la narration linéaire. La lecture devient circulaire, surtout lorsque les images sont disposées en carré plutôt qu'en ligne. L'œil ne suit plus un chemin unique, il navigue, il fait des allers-retours, il construit lui-même des relations entre les images. C'est ce qui fait à la fois la richesse et la vraie difficulté du format.


Auteur : Xitean
Auteur : Xitean

Le nombre pair favorise naturellement les effets de miroir, les diagonales, les tensions internes entre les quatre coins. Certains photographes l'utilisent pour décomposer un mouvement, un cycle, une transformation en quatre temps. Le quadriptyque évoque souvent une forme de complétude, d'achèvement, comme les quatre saisons, les quatre points cardinaux, les quatre phases d'un processus.

Mais le piège reste le même que pour le triptyque, en pire : quatre images fortes disposées ensemble peuvent faire un très beau visuel, une belle planche contact, un bel accrochage. Ce n'est pas pour autant un quadriptyque. La question à se poser est toujours la même : est-ce que chaque image a un rôle irremplaçable dans l'ensemble ? Est-ce que retirer l'une d'elles fait s'effondrer la cohérence du tout ? Si la réponse est non, on n'est pas dans un quadriptyque.

Auteur : Xitean
Auteur : Xitean

Pourquoi cette distinction change vraiment votre photographie


Savoir dans quel registre on travaille, ça modifie profondément la façon de photographier, pas seulement la façon de présenter son travail.

Quand on pense en série, on s'inscrit dans la durée. On revient sur un sujet, on accumule, on affine, on édite. Quand on pense en diptyque, on cherche une étincelle précise — une relation entre deux moments, deux lieux, deux états. Quand on pense en triptyque, on structure, on chorégraphie. Quand on pense en quadriptyque, on doit avoir une intention très claire dès le départ, parce que la complexité du format ne pardonne pas le flou.

Ces formes ne s'excluent pas — elles coexistent souvent dans un même projet. Un photographe peut très bien travailler une série au long cours, et en extraire des diptyques ou des triptyques pour certaines expositions ou publications. Les deux logiques sont compatibles, à condition de les distinguer clairement.

Auteur : André Gloukhian
Auteur : André Gloukhian

Mais les confondre, c'est affaiblir son propos. C'est présenter comme un diptyque ce qui n'en est pas un, et passer à côté de ce que deux images vraiment liées pourraient dire ensemble. C'est aligner trois photos en espérant que ça fasse triptyque, sans que l'ensemble ait de colonne vertébrale.

"Prédation" Autrice : Dominique Le Guellaf
"Prédation" Autrice : Dominique Le Guellaf

Une image dit quelque chose. Deux images ensemble, vraiment ensemble, disent autre chose. Quelque chose que ni l'une ni l'autre ne pourrait dire seule. Comprendre ce mécanisme, c'est déjà commencer à regarder différemment. Et à produire différemment.

Auteur : Marc Moralès
Auteur : Marc Moralès

Si vous voulez aller vraiment au fond de tout ça, deux choses concrètes : Mon livre Serial Photographer aux éditions Eyrolles pour poser les bases et approfondir la réflexion sur la série photo. Et mes stages "Série photo" pour le vivre en pratique, avec vos propres images, avec du feedback, et avec d'autres photographes qui se posent les mêmes questions que vous. Tous les renseignements sont sur ce site.

 

 
 
 
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